La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau

par | Avr 15, 2022 | Expositions, France

À l’occasion des récentes Journées Européennes des Métiers d’Art qui ont eu lieu sur l’ensemble du territoire, le public a pu découvrir dans la région grand Est la Villa Majorelle, chef d’œuvre de l’Art nouveau à Nancy.

Entre 1880 et 1914 un ensemble d’artistes et d’industriels nancéiens ont collaboré au renouveau du patrimoine de la ville tant en architecture que dans le domaine de la verrerie, de la céramique et du mobilier. Suite à l’annexion de l’Alsace-Moselle par la Prusse, Nancy deviendra terre d’accueil de nouvelles entreprises et de leurs capitaux. L’art et l’industrie deviennent étroitement liés, permettant une distribution des objets à plus grande échelle. La philosophie de “ L’Art pour tous ” est désormais instaurée notamment grâce à la création de l’Alliance provinciale des industries d’art dénommée École de Nancy.

 La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/ Portrait de Louis Majorelle © Limmediat

Portrait de Louis Majorelle © Limmediat

 

La genèse de l’Art nouveau

À  l’approche du XX è siècle tout un mouvement de rénovation va apparaître en Europe dans le domaine architectural et des arts décoratifs. L’Art nouveau est né et se propagera sous différents noms en Belgique, Autriche, Catalogne et Grande Bretagne. En France et plus particulièrement à Nancy, de jeunes architectes et créateurs vont innover les formes en concevant du mobilier et diverses oeuvres d’art. C’est ainsi que va émerger la réputée École de Nancy en 1901, présidée par Émile Gallé (1846-1914) puis à son décès par Victor Prouvé en 1904. Ce dernier, à l’origine de partenariats avec différentes manufactures d’art nancéiennes, travailla en étroite collaboration avec Émile Gallé pour la création de ses décors de verreries et de ses meubles.

 

 La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Fleurs aquatiques ©Limmédiat

Fleurs aquatiques ©Limmédiat

La nature est omniprésente dans les créations artistiques

Émile Gallé influencera en précurseur le style végétal du mouvement de l’Art Nouveau. Il fera graver au-dessus du portail de ses ateliers la maxime: ” Ma racine est au fond des bois ». Très tôt ( à 14 ans!) il se passionnera pour la botanique en faisant du collectage de plantes en forêt pour ses herbiers et près d’étangs propices à l’expansion de diverses espèces aquatiques lorraines. Gallé sera le fondateur en 1877 de la Société centrale d’horticulture de Nancy .

On retrouvera bon nombre de ces éléments décoratifs dans la ferronnerie, la verrerie et l’ébénisterie, représentant des motifs végétaux et floraux de ginkgo, nénuphar, chardon, monnaie du pape ainsi que des libellules. Gallé développera sa “marque de fabrique ” dans les créations de l’entreprise de cristaux et céramiques de son père dont il sera le directeur dès 1877. D’autres artisans-créateurs tels que Jacques Grüber, éminent peintre verrier, les frères Daum et Louis Majorelle, cofondateur de l’Ecole de Nancy vont également puiser leur inspiration dans la flore.

Les végétaux du jardin du musée de l’école de Nancy vont également devenir une référence incontournable dans l’imaginaire des artistes et industriels de l’Art Nouveau.

 La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Vue générale de la Villa Majorelle restaurée©DR

Vue générale de la Villa Majorelle restaurée©DR

 

La villa Majorelle, une oeuvre incontournable

Ce lieu d’habitation de 3 étages, considéré comme modeste à l’époque de sa construction, sera édifié pour Louis Majorelle et sa femme MarieLéonie Jane Kretz, fille du directeur des théâtres municipaux de Nancy. De nos jours, cette demeure bourgeoise est encore surnommée comme autrefois  “ Villa Jika” , en référence aux initiales de Jane Kretz. Le concept architectural de ce joyau de l’école de Nancy va allier la modernité et la beauté des formes au confort des intérieurs. Ici tout élément utilitaire sera couronné par une vision esthétisante dont la thématique première s’attachera à la nature.

Une histoire de famille

Le fils de Louis Majorelle vivait en Afrique du Nord quand son père Louis meurt en 1926. Jacques héritera de la villa et y vivra jusqu’en 1928. La maison sera ensuite mise en vente et ne changera de propriétaire qu’en 1932. En effet les goûts en matière d’architecture ont évolué et l’on affectionne désormais la nouvelle esthétique de l’ART DECO. La Villa Majorelle sera successivement occupée par la DDE ( Direction départementale des équipements) puis par un cabinet d’architecte jusqu’en 2017. L’installation d’origine avait eu recours au chauffage à vapeur avec de petites trappes ajourées installées le long des parquets de chaque pièce. La chaudière se trouvait au sous-sol. Inoccupée durant de longues périodes et exposée au froid mordant des hivers du grand est, les peintures au pochoir présentes sur les murs se dégradèrent. Durant la rénovation des lieux, on installa en priorité des radiateurs avec une température constante de 18 degrés. Les papiers peints d’origine, poudrés de couleurs pastel, ont été restaurés avec leur très beau décor végétal fait de monnaie – du – pape. Cette plante que l’on compare à des pièces d’argent ou à des pleines lunes a également hérité du nom vernaculaire de  » lunaire « . Elle constitue le thème principal du hall d’entrée de la Villa Majorelle, sur les murs, le porte-manteau et porte-parapluies. Le mobilier, les ferronneries céramiques et vitraux de la villa sont inspirés par l’univers végétal et la nature vivante. Celle-ci est désormais une source d’inspiration majeure.

 

 La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Ferronnerie du porte-parapluies dans hall d'entrée©K.Hibbs

/Ferronnerie du porte-parapluies dans hall d’entrée©K.Hibbs

 

 La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Poignée de porte à motif floral©K.Hibbs

Poignée de porte à motif floral©K.Hibbs

Henri Sauvage, l’ensemblier-décorateur

L’édification de la villa 1901-1902  sera assurée en binôme par Lucien Weissenburger et le très jeune Henri Sauvage dont le père,très aisé ( inventeur des bretelles à élastiques), est propriétaire d’une fabrique de pochoirs et de peintures. Le jeune homme fera ses classe à l’école des Beaux-arts de Paris puis va s’initier à l’Art nouveau à Bruxelles auprès des architectes Paul Saintenoy et Paul Hankar. Majorelle et Sauvage se sont rencontrés pour la première fois en  1897 à Paris  dans le cadre de la décoration du café de Paris.

La Villa Majorelle, située au coeur d’un parc d’un hectare sera la première commande confiée à Henri Sauvage en 1889 qui sera en charge de la décoration fixe, notamment de la très belle rampe d’escalier menant aux étages supérieurs qui sera réalisée par l’ébéniste Louis Majorelle. Ses ateliers étaient situés à quelques pâtés de maisons, rue du vieil Aître. Dans les catalogues de mobilier des ateliers Majorelle, on retrouvera d’ailleurs plusieurs intérieurs de la villa. Malheureusement, de nos jours, la majeure partie des archives n’est plus consultable car celles-ci ont brûlé au cours d’un incendie qui eut lieu dans les ateliers de fabrication de Louis Majorelle et on ne retrouvera qu’un plan de raccordement de la villa aux égouts de la ville.

Henri Sauvage sera éternellement reconnaissant à Louis Majorelle pour la confiance qu’il lui accorda.
J’y travaillai deux ans, remaniant cent fois mon ouvrage… Que ce premier client, que ce bel artiste reçoive ici l’expression de ma plus vive gratitude pour la liberté inespérée qu’il me laisse, ne m’imposant,malgré mon jeune âge, ni les limites d’un crédit, ni ses idées personnelles

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Rampe de l'escalier principal de Henri Sauvage©AAMEN_Nov 2020_Vestibule

Rampe de l’escalier principal de Henri Sauvage©AAMEN_Nov 2020_Vestibule

Différents collaborateurs à la décoration intérieure
Sauvage se fera assister par ses amis parisiens pour la tâche de décoration intérieure. Les peintres Francis Jourdain et Henri Royer collaboreront à l’élaboration des fresques peintes de la salle à manger. Elles seront constituées de panneaux en bois peint représentant un potager avec des animaux de la ferme. Le céramiste Alexandre Bigot exécutera l’imposante cheminée en grès flammé située également dans la salle à manger. L’artisan-céramiste travaillera par ailleurs en étroite collaboration avec l’architecte Art nouveau Jules Lavirotte pour lequel il concevra une maçonnerie en grès sur un édifice situé 29 avenue Rapp à Paris. Alexandre Bigot est propriétaire d’une manufacture de grès flammé dans le Loir-et-Cher produisant essentiellement de la céramique architecturale.

Les grés flammés d’Alexandre Bigot

Docteur en chimie très versé dans la création d’émaux, Alexandre Bigot donnera une nouvelle orientation à sa carrière à partir de 1897. La céramique architecturale est alors en plein essor et il saisit l’opportunité pour fonder son entreprise, la A. Bigot et Cie, équipée d’une dizaine de fours industriels à céramique. Sa collaboration avec l’architecte Hector Guimard marquera le point de départ de l’heure de gloire de la céramique architecturale. Le grès flammé devient l’emblème de la nouvelle esthétique Art nouveau. Henri Sauvage confie à Alexandre Bigot la réalisation de l’ensemble des grès flammés de la Villa. Bigot réalisera la cheminée monumentale de la salle à manger, celle du salon, les carreaux décoratifs des différentes façades( dont les  feuilles d’eau en céramique apparaissant sous une peinture d’Henri Royer dans la véranda. On remarquera la tres belle rampe en volutes qui orne la terrasse extérieure de la façade nord de la villa.

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Cheminée en grès flammé d'Alexandre Bigot dans salle à manger©K.Hibbs

Cheminée en grès flammé d’Alexandre Bigot dans salle à manger©K.Hibbs

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Bas-relief dans véranda en grès flammé d'Alexandre Bigot© K.Hibbs

Bas-relief dans véranda en grès flammé d’Alexandre Bigot© K.Hibbs

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/ Villa Majorelle après rénovation© MEN Siméon Levaillant

Villa Majorelle après rénovation© MEN Siméon Levaillant

Jacques Gruber, maître-verrier des lieux

Jacques Grüber a tout d’abord été enseignant à l’École des Beaux-arts de Nancy, en charge des cours de composition décorative. Le célèbre maître-verrier commencera sa carrière après avoir créé pour DAUM des décors de vases. Par la suite il sera à l’origine de différents vitraux à Nancy (dont ceux de la maison-pharmacie du Docteur Paul Jacques et de la brasserie L’Excelsior). Les thèmes évoqués par Grüber au sein de la villa s’attachent à la représentation de la flore locale, aux fougères des Vosges et aux arbres ginkgo dont on retrouve 2 spécimens à Nancy au sein du jardin Godron et du parc de la pépinière.

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Portes et vitraux de Grüber© K.Hibbs

Portes et vitraux de Grüber© K.Hibbs

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Villa Majorelle-Salon © Julie Fort 2020

Villa Majorelle-Salon © Julie Fort 2020

 

 

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Rampe d'escalier avec vitraux de Grüber ©K.Hibbs

Rampe d’escalier avec vitraux de Grüber ©K.Hibbs

 

Louis Majorelle

Ebéniste de formation, bon nombre de meubles de la villa seront réalisés dans l’entreprise meubles de celui-ci. Dans la chambre parentale, on remarquera le magnifique lit en bois Tamo issu de frêne du Japon avec des incrustations de cuivre et de nacre. Par ailleurs, bon nombre de ferronneries de la villa ont été également conçues par Louis Majorelle.

La porte extérieure de la villa attire l’oeil du visiteur par sa magnifique composition. Elle est en effet surmontée d’un dôme de verre soutenu par de minces bouquets de monnaie-du-pape en fer forgé. La porte s’ouvre sur un porte-manteau dont les crochets sont en forme de fleurs épanouies.

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Chambre à coucher parentale avec lit en bois précieux de L.Majorelle©K.Hibbs

Chambre à coucher parentale avec lit en bois précieux de L.Majorelle©K.Hibbs

 

La Villa Majorelle, chef d’oeuvre de l’Art nouveau/aufildeslieux.fr/Villa Majorelle-Porte d'entrée -Ferronnerie de L.Majorelle dessinée par H.Sauvage©P.Mignot

Villa Majorelle-Porte d’entrée -Ferronnerie de L.Majorelle dessinée par H.Sauvage©P.Mignot

 

La destinée des lieux

Les travaux dureront de 1899 à 1901. On optera pour un esprit campagnard  « simple » avec des teintes pastel ( par opposition au Bleu Majorelle qui sera utilisé par Jacques, le fils de Louis Majorelle pour la conception de la seconde villa de Marrakech). La loi Loucheur de 1928, en accordant des crédits à faible taux, permettra aux ouvriers et contremaîtres de se faire construire une maison ou de vivre dans des HBM ( habitations bon marché). Le paternalisme patronal agissait en faveur des logements ouvriers très souvent situés près de l’entreprise pour laquelle ils travaillaient. Cela explique le démembrement en 1932 du terrain de 1 hectare où était située la propriété. La Villa Majorelle obtiendra  l’inscription Monument Historique en 1975 puis sera classée en 1996. Elle deviendra  » Maison des Illustres  » en 2011. La Ville de Nancy en est propriétaire depuis 2003.

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Renseignements pratiques

Villa Majorelle
1 Rue Louis Majorelle
54000 Nancy

La billetterie c’est ici
Tarif :6 euros
Tarif réduit: 4 euros
Visites libres et en groupe du mercredi au dimanche ,
Visites guidées le dimanche.

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À lire

DUNCAN, Alastair, Majorelle, Flammarion, 2008
ROUSSEL, F., BASTIEN, D., Nancy, architecture 1900, images du patrimoine, 1999.
BOUVIER, Roselyne, THOMAS, Valérie, Majorelle, Un art de vivre moderne, catalogue d’exposition au musée de l’Ecole de Nancy, Nancy, Ville de Nancy, 2009.

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Remerciements à Vincent Dubois de l’Office de Tourisme de Nancy et Nadia Hardy, guide-conférencière @lesensdelavisite

 

 

 

 

 

 

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