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Rencontre avec la photographe Julie Franchet

 

En Octobre dernier, AuFildeslieux a initié une rencontre avec la photographe Julie Franchet, lauréate de la dernière édition du festival Les Femmes s’exposent à Houlgate. La photo-reporter présentera sa série nocturne Llorando dans quelques jours dans le cadre d’une exposition collective intitulée Les Lauréats organisée par Nathalie Atlan Landaburu de la galerie parisienne Hegoa du 24 Janvier au 7 Mars prochain. Cet événement réunit trois talents primés qui ont un dénominateur commun, celui d’exprimer dans leurs séries respectives une sincérité dans leur vécu au quotidien entre moments de joie mais aussi de mélancolie. Matthieu Chazal nous embarque dans ses Chroniques d’Orient entre pays de l’est et Moyen-Orient, Mélanie Desriaux dans sa série La Conquête nous fait revivre entre fiction et autobiographie l’époque des chercheurs d’or dans l’ouest américain tout en couleur.
Julie Franchet, dans une série de tirages en noir et blanc explore les traces et les blessures laissées par l’absence.  

 

 

Rencontre avec la photographe Julie Franchet/aufildeslieux.fr/Portrait de Julie Franchet ©DR
Portrait de Julie Franchet ©DR

 

 L’Interview en 5 questions

 

A.F.D.L: Pourquoi ce choix de la photographie dans votre vie ?

Julie Franchet: ” Quand j’étais plus jeune je voulais être scénographe et travailler sur des tableaux de scènes théâtrales.
Je ne pense pas que ce soit un choix délibéré et en plus on m’a toujours dit « ne sois jamais photographe tu n’arriveras pas à gagner ta vie sauf si tu veux faire des photos de mariage…».
C’était avant tout un outil pour la scénographie théâtrale. J’allais également voir beaucoup d’expositions de photographes de guerre pour lesquels j’ai toujours eu beaucoup de respect.
Je me servais  de mes images pour tester des choses, garder en mémoire, faire des repérages et des carnets de recherches personnelles. J’ai suivi un cursus Arts du spectacle à l’Université de Caen en théâtre et en dernière année j’ai choisi l’option cinéma. Avec des amis on avait créé une petite association de production avec la volonté de tourner un court-métrage par mois et j’aimais particulièrement être en charge de la photographie de plateau. Je travaillais en argentique en faisant mes développements à la fac le soir entre 11h et 4 heures du matin !”.

Quand le vrai « déclic » s’est-il produit ?

J.F : “Je me suis lassée du côté élitiste du monde du théâtre et j’avais besoin de faire des choses pour moi, seule. Un ami m’a suggéré de faire une école de photo à Liège en Belgique. En sortant j’ai intégré un studio d’objets d’art africain à Paris où je répertoriais des œuvres en faisant des reproductions. Ce travail était purement alimentaire et fatigant. Cela m’a permis d’accéder à une certaine indépendance financière et de voyager pour la première fois en Arménie “.

Comment a eu lieu votre rencontre avec l’Arménie ?

J.F:“À quartorze ans alors que je faisais déjà du théâtre, j’ai vu la pièce mise en scène par Irina Brook «  Une bête sur la lune », écrite par Richard Kalinoski. Elle évoquait le génocide arménien et l’exil d’un photographe arménien à Milwaukee aux Etats-Unis. J’ai été bouleversée et j’ai commencé à faire des recherches sur ce pays et ses zones d’ombres que j’avais envie d’explorer. J’étais très en colère de constater qu’on parlait très peu de cette période historique douloureuse de l’Arménie. Je suis donc partie sac au dos à 27 ans à Erevan où j’ai rencontré des personnes qui m’ont aidée à développer mon voyage sur une période d’un mois en explorant les villages et la campagne arménienne qui sont véritablement l’âme de ce pays. J’ai été également au Karabagh où je suis retournée en 2015 pour le centenaire de la commémoration du génocide arménien. Cette question de la mémoire, de l’identité et de cette douleur portée cent ans plus tard par la jeune génération m’a interpellée et j’ai cherché à la traduire sans avoir recours à une photographie purement descriptive. J’aime être à la recherche du ressenti …C’est pour cela que j’ai commencé ma série « Arménie comment va ta douleur ? ”  qui aujourd’hui encore est à compléter “.

 

Rencontre avec la photographe Julie Franchet/aufildeslieux.fr/ Série " Esprit de famille-La préférence du fils" ©Julie Franchet
Série ” Esprit de famille-La préférence du fils” ©Julie Franchet

 

 

 

 Vous avez également démontré à travers vos photos un engagement pour la cause des femmes de ce pays

J.F: L’Arménie c’est mon miroir, celui de mon identité féminine et de mes questionnements intimes.
J’ai eu l’occasion en 2011 d’ assister à un cours de français donné par une amie journaliste basée à Erevan où je séjournais. Je l’ai accompagnée chez une femme de ministre qui s’était mariée à 19 ans. Cette dernière ne pouvait pas sortir de chez elle sans être chaperonnée par quelqu’un, non pas à cause de son rang social mais du fait d’être une femme. J’ai visité sa maison: son petit garçon partageait la chambre parentale dans un énorme lit-voiture alors que sa sœur aînée dormait avec sa tante. C’est ainsi que le projet « Esprit de Famille- La préférence du fils » a germé et mûri en moi pour illustrer cette pression sociale exercée sur la démographie en Arménie au point que les femmes ont recours à l’avortement dit « sélectif ». Ce phénomène est lié à une mauvaise information mais la religion a également une part de responsabilité vis- à- vis de l’avortement dans sa globalité car la contraception n’est pas bien tolérée dans les mentalités. En Arménie il y a très souvent trois générations qui vivent ensemble sous le même toit . Le choix d’avorter est généralement régenté par la belle-mère qui exerce une pression sur son fils car il faut avant tout assurer la lignée familiale.Cet aspect existe aussi ailleurs et pourrait faire l’objet de multiples sujets mais je laisse ce travail à d’autres ! J’ai réalisé en France une série intitulée « Jeux de société » où j’ai juxtaposé les manifestations pour et contre l’avortement et c’est assez incroyable de constater que les femmes aujourd’hui sont dépendantes de décisions qui devraient leur appartenir exclusivement.

 

Rencontre avec la photographe Julie Franchet/aufildeslieux.fr/ Mannequins à Gavar/Arménie © Julie Franchet
Mannequins à Gavar/Arménie © Julie Franchet

 

 

Vous avez voyagé en Biélorussie également…

J.F: Je suis partie sur un coup de tête en Mai 2019 car j’avais besoin de me retrouver seule avec moi-même et de me perdre volontairement à travers mes images et également l’écriture… une façon de mieux me retrouver en quelque sorte ! J’y ai rencontré le dernier bastion du communisme et réalisé des images très différentes de celles en Arménie “.

Cette talentueuse photographe, très déterminée et ancrée dans ses convictions, ne manquera pas de nous étonner à travers la puissance de ses images qui parlent pour elle .

 

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Galerie Hegoa
16 Rue de Beaune
75007 Paris
Exposition Les Lauréats
du 24 Février au 7 Mars 2020
avec des photographies de Matthieu Chazal, Mélanie Desriaux et Julie Franchet.
www.galeriehegoa.com

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